DE LA PAUVRETE MONETAIRE A LA PAUVRETE MULTIDIMENSIONNELLE

Introduction par Monsieur Ahmed Lahlimi Alami, Haut-Commissaire au Plan, à la présentation de la cartographie de la pauvreté multidimensionnelle 2014



DE LA PAUVRETE MONETAIRE A LA PAUVRETE MULTIDIMENSIONNELLE 
La démarche et les résultats du Haut Commissariat au Plan

  
Depuis le début du siècle et notamment dans le cadre de l’exploitation des résultats de l’Enquête Nationale sur la Consommation et les Dépenses des Ménages de 2001, nous n’avons cessé de déployer des efforts pour mesurer et analyser le phénomène de la pauvreté dans notre pays. Pendant longtemps, nous inspirant de la l’approche, aujourd’hui bien connue, adoptée par la Banque Mondiale, nous avons orienté nos travaux dans l’analyse de la pauvreté au Maroc et la cartographie de sa prévalence, sur la base du seuil monétaire des dépenses des ménages et ce, en raison de la difficulté à appréhender les revenus des ménages par le biais des enquêtes sur le terrain.   

Au plan international, et notamment sous l’impulsion du travail assidu de l’Oxford Poverty and Human Development Initiative (OPHI) relevant de l’Université d’Oxford et de sa directrice Mme Sabina Alkire, le développement des analyses théoriques relatives à la pauvreté dans le monde a fait prévaloir l’approche de la pauvreté multidimensionnelle adoptée depuis 2010 par le Programme des Nations Unies pour le Développement et l’intégration de son indicateur dans le Rapport Annuel sur le Développement Humain comme une dimension significative de l’effort des pays dans ce domaine. 

Il ne faut guère, à cet égard, par je ne sais quelle fausse modestie, omettre de mentionner ici que le HCP, à travers, en particulier, les cadres de son Observatoire des Conditions de Vie de la Population et grâce notamment à sa collaboration avec l’OPHI, a su participer activement à cette évolution. Il en est devenu aujourd’hui un partenaire actif de l’OPHI et membre du réseau international Multidimensional Poverty Peer Network (MPPN). C’est à ce titre, qu’il a coorganisé avec Mme Sabina Alkire la 10ème session de l’école internationale d’été sur la pauvreté multidimensionnelle et est appelé à contribuer à la formation dans cette discipline de cadres africains en particulier. 

Rappel de l’approche de la pauvreté multidimensionnelle 

Cette approche considère comme réductrice la norme du revenu – par ailleurs difficile à appréhender, comme signalé plus haut – pour définir et mesurer la pauvreté. Elle lui substitue plusieurs dimensions socioculturelles qui renvoient aux conditions de vie du ménage dans leur globalité. La pauvreté dans ce cas, serait, par convention, l’état où les dimensions de base qui constituent les besoins socioculturels d’un ménage sont à un tel niveau d’insatisfaction qu’elles sont considérées comme une privation que subit ce dernier. Deux questions se posent, dès lors : Quelles dimensions retenir ? Nous avons, quant à nous, privilégié celles dont la non satisfaction a été considérée par les ménages eux-mêmes, lors de notre enquête sur le bien-être de 2012, comme source d’une privation fondamentale. Elles couvrent globalement les différentes composantes relatives aux conditions de vie, de l’éducation et de la santé. La 2ème question est le choix de la pondération à affecter à chacune des composantes de ces dimensions. Par convention, c’est l’équi-pondération qui est adoptée au niveau de toutes les dimensions, aussi bien qu’au niveau de leurs composantes. 

Sur ces bases, un ménage est considéré en situation de pauvreté multidimensionnelle lorsqu’au moins 30% de l’ensemble cumulé des dimensions des besoins retenus ne sont pas satisfaits. C’est ce niveau cumulé des privations qui constituera la base de calcul de la pauvreté multidimensionnelle. 

La cartographie de la pauvreté : un outil de pilotage stratégique utile au service des décideurs politiques 

Le choix des dimensions des besoins considérés comme fondamentaux, leur pondération et par conséquent le niveau de privation adopté pour mesurer la pauvreté multidimensionnelle peuvent être discutés et sont assurément discutables. 

L’approche multidimensionnelle reste, cependant, utile à plus d’un titre. Elle permet de donner une référence objective aux mesures des disparités sociales et territoriales des conditions de vie de la population. Elle permet également de mesurer le poids relatif de chacune des privations que subit un ménage sous l’angle de ses besoins socio-culturels. 

D’où l’intérêt d’une cartographie de la pauvreté multidimensionnelle pour les décideurs, au niveau national, régional, comme au niveau de toutes les unités territoriales de base, dans la mesure où elle leur offre une radioscopie, non seulement, de la localisation des poches territoriales de la pauvreté, mais également du poids relatif des facteurs qui concourent à la prévalence de ce phénomène. 
Au moment où le Maroc s’oriente vers une régionalisation avancée, la cartographie de la pauvreté présenterait pour les autorités régionales, provinciales et communales, un cadre opérationnel pour une affectation optimale des ressources disponibles en fonction des déficits sociaux les plus lourds. Elle pourrait constituer un outil de pilotage stratégique utile des politiques de lutte contre la pauvreté et pour l’amélioration des conditions de vie de la population. 

Quelques résultats à partir de la cartographie de la pauvreté multidimensionnelle 

L’ensemble de nos travaux n’ont cessé de confirmer la forte tendance à la baisse de la pauvreté sous toutes ses formes dans notre pays. Un exposé détaillé vous en présentera l’évolution sous sa forme multidimensionnelle, entre 2004 et 2014, aux échelles régionale, provinciale et communale. Une idée plus précise des disparités territoriales et sociales, aussi bien que celle des déterminants de sa prévalence et de sa reproduction, en ressortira avec tous les détails que permet la riche base de données fournie pas les RGPH de 2004 et 2014 et d’autres enquêtes du HCP. Rappelons, à cet égard, que nous avions déjà publié en mai 2017, à l’occasion de la Journée Nationale de l’Enfant, les résultats de notre étude sur la pauvreté multidimensionnelle des enfants au Maroc. 

Au plan des résultats, je voudrais simplement rappeler ici ce que j’ai déjà eu l’occasion de déclarer plusieurs fois, que si les taux de pauvreté étaient devenus statistiquement insignifiants dans le milieu urbain, la pauvreté reste, cependant, le phénomène rural par excellence. Sous sa forme monétaire, elle touche près de 2% en milieu urbain et près de 9% en milieu rural. 

L’insignifiance statistique ne doit pas, cependant, occulter la lourdeur de la densité humaine du phénomène. Ils sont quelques 330.000 citoyens urbains et 1,3 millions de ruraux à subir cette situation. Du reste, même ceux parmi nos citoyens qui ne sont pas concernés par ces chiffres, parce que statistiquement non pauvres, 45% d’entre eux continuent, cependant, à dénoncer la pauvreté qu’ils subissent au niveau de leur vécu. 

S’agissant de la pauvreté multidimensionnelle, comme il vous sera montré tout à l’heure, elle décline un taux de prévalence de 8,2% à l’échelle nationale, portant le nombre de nos concitoyens qui en subissent la prévalence à 2,8 millions dont, 400.000 en milieu urbain et 2,4 millions en milieu rural, avec des taux de prévalence respectivement de 2% et de 17,7%. Se confirme ainsi cette réalité que je rappelais tout à l’heure, à savoir la pauvreté, dure à vivre dans tous les cas et dans tous les milieux, reste cependant au Maroc un phénomène éminemment rural. 

Enfin, pour me limiter au niveau d’une approche plus globale de la pauvreté dans notre pays, je retiens que, comme vous le constaterez vous-mêmes, la prévalence de la pauvreté sous ses deux formes, multidimensionnelle et monétaire, affecte 11,7% de nos citoyens, portant leur nombre à près de 4 millions. 

Parmi ces derniers, près de 480.000 pourraient être considérés comme vivant dans l’extrême pauvreté en cumulant les deux formes de pauvreté monétaire et multidimensionnelle. Ils représentent, dès lors, 1,4% de la population au Maroc.